Clinton et la fin de l'exceptionnalisme américain?

John G. Mason

From a Special Issue of Variations, L'introuvable "troisieme voie", Gilbert Achcar, editor, No.2, Paris, September, 2001.

La Troisième Voie face á l'Amérique de Bush

Les années "gogo" duClintonBoom semblent déjá bien loin. La chute libre du NASDAQ qui a baissé depuis son apogée au printemps passé de plus de soixante pour cent a déclenché un recul général des marchés et la liquidation de quatre mille milliards de dollars en valeurs boursières. On a passé l'éponge sur la plupart des sociétés "dot-com" (point.com), fleurons de "la nouvelle économie". De la fameuse "silicon alley" new-yorkaise, il ne reste plus rien, mis á part des affiches géantes vantant de "jeunes pousses" soudainement desséchées et des hordes de jeunes diplômés qui se retrouvent chômeurs plutôt que milliardaires. On a sonné le glas de la grande progression des marchés financiers qui a enrichi les nouvelles élites américaines, dites "bobo" (bourgeois bohèmes)1, au cours des deux dernières décennies. On pourrait se demander donc si le moment n'est pas enfin venu après tant d'années d'intox "populiste" au sujet des marchés2 de reconsidérer les vertus du modèle américain du capitalisme patrimonial?

Vue d'une Europe qu'inquiète la résurgence inattendue d'une Amérique "qui fait peur", la perspective d'un grand rapprochement idéologique entre les gauches européennes et américaines semble bien lointaine aussi. C'est en vain que les partisans de la "troisième voie" auront proposé l'intégration du Parti démocrate américain dans un projet international commun autour du thème de la "gouvernance progressiste". Ayant gagné l'élection populaire en novembre pour finir par perdre en décembre le combat politique pour la présidence3, le Parti démocrate a perdu de son charme pour ses soupirants d'outremer. Pire encore pour la plausibilité d'un rassemblement politique euro- américain, la débâcle des élections présidentielles de l'an 2000 suivant de près l'acte de destitution voté contre WilliamClinton par la Chambre des représentants, en 1998 a démontré une fois de plus que quand Américains et Européens parlent de démocratie, ils ne parlent pas forcément de la même chose. On peut même dire qu'au vu des trois milliards de dollars dépensés par les deux partis au cours des dernières élections, la dérive oligarchique de la classe politique américaine se manifestait d'une manière trop flagrante pour ne pas être remarquée outremer4.

Tout d'un coup, les écarts politiques et culturels entre nos systèmes que l'on croyait occultés par la grande amitié entre Bill et Tony semblent plus évidents, voire intolérables. Devant la présidence conservatrice du "Governor Bush"5, les distances culturelles et politiques qui nous séparent semblent plus difficiles á franchir, car George W. n'est pas un membre "á bon droit" du clubeuro-socialiste6. On constate déjá que le souci, qui existait précédemment chez les dirigeants européens, de protéger leurs partenaires américains des retombées de leurs propres faux- pas politico-diplomatiques a considérablement diminué ces temps-ci. C'est ainsi que, du fait d'un accident de parcours, la question capitale de l'exceptionnalisme américain se pose de nouveau pour les partis frères de l'Internationale socialiste tout comme au début du siècle dernier.

La Restauration Bush: une conjoncture exceptionnellement "malchanceuse"

Aujourd'hui aux états-Unis, les questions qui se posent á nous sont plutôt d'un autre ordre, et plus urgentes. Avec l'installation de Bush á la Maison- Blanche par un "coup d'état de velours" exécuté par la Cour suprême républicaine7, la droite américaine a enfin réussi á se débarrasser du veto présidentiel de Clinton et á supprimer ainsi cet obstacle á la réalisation de son projet contradictoire de diminution radicale de l'appareil fédéral chez nous et d'expansion de l'appareil militaire américain dans les cieux. Le Parti républicain, en raison d'un alignement institutionnel aussi malheureux qu'exceptionnel, a pu á la fois emporter la présidence et maintenir son contrôle sur la Chambre des représentants, le Sénat et la Cour Suprême chaque fois avec des marges très étroites, mais bien réelles8. Cela a mis fin au système de la cohabitation entre les partis, qui avait duré plus de trente ans, et a bloqué provisoirement le fonctionnement normal du système constitutionnel des contre-pouvoirs. Ayant compris qu'une conjoncture aussi favorable n'arrive que rarement9, les ultras conservateurs au Congrès et á la Maison-Blanche ont entamé une course contre la montre pour appliquer leur programme de "réformes" avant que l'occasion ne passe. Actuellement étant donnée la division égale du Sénat, on doit dépendre de deux "fils" bien fragiles - la santé du Sénateur Strom Thurmond de Caroline du Sud, âgés de 98 ans, et la progression de la défaillance cardiaque de Vice President Dick Cheney qui a déjá souffert de quatre crises. Si la majorité républicaine perd ou l'un ou l'autre, elle ne perds pas simplement le sénateur le plus aine ou le "Maire du Palais" de M. Bush, mais le contrôle des présidences des toutes les commissions sénatoriales. Cela veut dire que la machine infernale des contre-pouvoirs de la Constitution Américaine se met en route de nouveau.

Version turbocompressée de la révolution reaganienne, le programme de Bush est loin de la modération centriste annoncée dès son investiture. Il ne vise pas moins que le démantèlement des acquis sociaux des années trente et le renversement des mesures culturelles des années soixante.

Depuis janvier 2001, une offensive "tous azimuts" nous a déjá imposé le refus du protocole de Kyotoet la décision de relancer le projet de la "guerre des étoiles" qui met en péril le traité ABM [traité limitant les défenses antimissiles et conclu entre Washington et Moscou en 1972] sans parler des changements dans les dispositions fédérales qui concernent l'exploitation par les grandes sociétés pétrolières des zones écologiques vulnérables de l'Alaska. D'autres projets de loi visent á subventionner au moyen des fonds publics les bonnes uvres des groupes chrétiens intégristes; á réduire les impôts des 5% de la population les plus privilégiés; á reformer les procédures de faillite en faveur des grandes banques; et á empêcher l'action politique syndicale10.

Vus de l'extérieur, les états-unis passent soudain pour le principal "état scélérat" (rogue state)11, et sur le front intérieur, la gauche américaine vit "les cent jours" de la Restauration Bush comme l'annonciation brutale un changement d'époque. Mais l'opinion publique donne cependant son approbation á Bush avec une cote de 60% de réponses favorables même si la moitié des sondés ne croit pas que W. dirige sa propre administration12. Et dans nos medias, ces premiers jours de l'administration Bush, sont plutôt traités comme une simple alternance d'administration particulièrement bien réussie parce qu'il n'y a pas eu "des chars dans les rues"13.

C'est ainsi qu'á la place des tempêtes médiatiques qui ont soufflé tout au long des huit années houleuses de l'administration Clinton, on se trouve aujourd'hui dans une sorte d'étrange accalmie politique. Al Gore baissa les bras devant l'offensive musclée des conservateurs, et, á part le brave combat d'arrière-garde mené au Sénat par Tom Daschle, les élus démocrates au Congrès adoptèrent la même attitude résignée qu'ils avaient manifestée devant le coup de force républicain dans les rues de Miami en novembre, prélude á la victoire de Bush en janvier14. Dans un Washington devenu bizarrement serein, tout le monde est rentré dans le rang même les mauvais garçons de la presse tabloïde qui n'ont plus rien á se mettre sous la dent á part les derniers ragoûts savoureux de la petite délinquance clintonienne15.

Les Clintons: le "couple infâme" toujours sur scène

Malheureusement pour les démocrates le "couple infâme" est resté trop longtemps á la une des journaux. Deux mois après leur départ dela Maison-Blanche, Bill et Hillary continuaient á être pourchassés par la presse, toujours á l'affût du dernier scandale de l'interminable feuilleton Clinton16. La dernière affaire concernait l'échange par Clinton d'une grâce présidentielle extraordinaire contre des contributions importantes (quelques 400 millions de dollars) á sa bibliothèque présidentielle, faites par l'épouse17 du fraudeur fiscal, MarcRich, qui, lui, est fugitif en Suisse et reconnu comme un grand bienfaiteur par des associations caritives juives. Empêtré dans un tissu de mensonges, Bill Clinton se trouvait bien seul cette fois-ci18. Sans défenseurs dans la grande presse, évité par le beau monde de Manhattan qui l'avait salué comme le Dauphin il y a quelques mois,Clinton s'est senti obligé de se réfugier chez ses partisans les plus fidèles, les habitants de Harlem qui l'honorent encore comme étant le premier président "noir" des états- Unis19.

"L'affaire Rich" a servi á la fois de frappe préventive afin de décrédibiliser Clinton comme porte-parole potentiel de l'opposition démocrate et comme moyen tactique pour détourner l'attention des médias pendant les premières semaines de l'administration Bush20. "Pire qu'un crime ", l'affaire Rich a aussi validé les prétentions de George W. Bush de se présenter comme l'homme providentiel, censé "restaurerl'honneur á la Maison-Blanche et la civilité bipartite á Washington". Elle a contribué ainsi, énormément, á effacer de la conscience publique tout souvenir des circonstances curieuses de son installation á la Maison-Blanche.

Le RIP et le savoir-faire de "la politique par d'autres moyens"

L'élection de novembre 2000 et la lutte brutale pour le pouvoir qu'elle a déclenchée ne sont que la suite des longs combats entre élites politiques qui ont produit les crises du Watergate, de l'Irangate et du Monicagate qui ont marqué le régime de cohabitation entre les deux partis, démocrate et républicain, en place depuis l'élection de Richard Nixon en 196821. Depuis plus de vingt-cinq ans, avec le blocage des institutions et la désillusion des électeurs, on a assisté á la montée d'un type d'actions qui consiste á faire de "la politique par d'autres moyens", c'est á-dire, des combats entre les élites politiques, s'appuyant sur l'utilisation des médias, des commissions parlementaires et des cours de justice les stratégies de "Revelation, Investigation and Prosecution" (révélation, enquête et poursuite judiciaire), ou RIP afin d'éliminer leurs adversaires politiques ou de déstabiliser leur gouvernement22. Cette façon de mener le combat politique a marginalisé le rôle du vote et des élections, puisqu'il ne suffit pas d'avoir été élu pour être assuré d'entrer en poste. En outre, les conséquences d'un échec aux élections peuvent être catastrophiques sur un plan personnel: réputation ruinée, faillite personnelle et menace d'emprisonnement vous attendent après la sanction des urnes. C'est un peu ce qui est arrivé á Bill Clinton depuis qu'il a quitté le pouvoir, bien qu'il soit encore loin des peines et condamnations que beaucoup de militants conservateurs ont voulu lui infliger23.

Le mandat électif, le choix du peuple, est mis en cause par ces moyens détournés de "délégitimation compétitive" qui ne font que renforcer le cynisme des conduites et des jugements. La bataille juridique de décembre 2000 en Floride, entre appareils opposés, en était l'illustrationexemplaire: équipe d'avocats contre équipe d'avocats, journalistes jetant de l'huile sur le feu et, derrière tous ceux-lá, des armées de militants dans les rues, apportés de partout pour l'occasion. Cette tendance á la substitution des jugements des tribunaux á ceux des électeurs a connu son apogée avec l'intervention de la majorité républicaine de la Cour suprême, le 12 décembre. Mais cette politisation des tribunaux n'est pas gratuite elle a un prix lourd en termes de perte de crédibilité générale de la justice24. Il serait trop facile d'imaginer que les haines et les habitudes de combat acharné entre les élites politiques vont se dissiper sous le charisme du nouveau président Boy George. Il est certain, au contraire, que l'accalmie médiatique actuelle ne durera pas et que les combats partisans vont bientôt reprendre au sein de l'establishment.

Mais face á la décomposition avancée de la démocratie américaine, il y a des questions de fond qui doivent être posées: d'oú vient cette faiblesse du Parti démocrate en tant que parti majoritaire qui arrive á gagner une élection, mais perd le pouvoir? Comment est-il possible que le leadership démocrate ait renoncé si rapidement et si totalement á toute contestation quant au mandat populaire de George W. Bush surtout si l'on tient compte du refus de la droite républicaine de reconnaître la légitimité de Bill Clinton tout au long de sa présidence25? Plus généralement, comment expliquer l'absence d'oppositionpopulaire au conservatisme régnant qui est sociologiquement minoritaire, mais politiquement triomphant? Même si on ne peut pas sous-estimer le rôle de la petite délinquance style Clinton dans la décrépitude de son parti26, il faut regarder de près les transformations du Parti démocrate qui se sont produites durant sa présidence. Une telle rétrospective restera difficile á effectuer tant queClinton n'aura pas vraiment quitté la scène publique, mais nous pouvons quand même dresser un constat de l'état général de la politique américaine tel qu'il s'est révélé au moment du dernier scrutin présidentiel.

Les dures leçons d'une élection exceptionnelle

Examinons les leçons du vote du 7 novembre. Premièrement, il s'agit d'une bien étrange élection, puisque le candidat qui a reçu la majorité des voix, Al Gore, l'a perdue. On dit souvent dans la grande presse qu'en novembre 2000, les deux coalitions, démocrate et républicaine, ont terminé á égalité, mais Gore a reçu en fait 48,6% des voix exprimées contre 48.3% pour Bush27. Si l'on considère le résultat du vote populaire, c'est-á-dire du nombre des suffrages exprimés, Gore a fait mieux que Clinton en 1992 et aussi bien que celui-ci en 1996. Jamais au cours du XXe siècle, nous n'avons été ainsi confrontés, aux états- Unis, á une discordance entre le total des voix au niveau national et le choix des grands électeurs, un phénomène dont les seuls précédents remontent aux élections de 1824, 1876 et 1884. La discordance entre le vote populaire et le vote électoral met en évidence le problème de notre héritage constitutionnel et pose la question du maintien de l'élection indirecte du président par les grands électeurs28.

Pour beaucoup d'électeurs américains, il s'agissait d'une grande leçon d'instruction civique. Il a bien fallu admettre, par exemple, que l'élection présidentielle réelle avait lieu le 18 décembre, jour oú les grands électeurs déposent leur voix. Ainsi a-t-on appris également que le 7 novembre 2000, il ne s'agissait pas d'une élection vraiment nationale, mais d'élections séparées dans cinquante états différents (plus la capitale). Pire encore, le juge de la Cour suprême, Anthony Scalia, a saisi l'occasion pour nous informer gentiment qu'il n'existait même pas un droit de vote constitutionnel dans les élections présidentielles car ce droit n'était, en effet, qu'une concession accordée aux électeurs ordinaires par les assemblées des divers états. C'est-á-dire que nous avons appris que la démocratisation de notre république libérale reste en fait un projet inachevé.

Quant au collège des grands électeurs lui-même, c'est non seulement une institution très marquée par l'influence des institutions monarchiques "hanovriennes" britanniques, mais en plus, comme notre Sénat, elle sert de relais pour amplifier les voix des petits états les plus conservateurs et les plus homogènes ethniquement29. Quand on regarde le taux de grands électeurs par nombre d'électeurs, on voit que le collège est orienté au détriment des grands états comprenant de grandes villes. Par exemple, en Floride, pour chaque quart de million d'électeurs, il y a un grand électeur. Dans le Montana et le Wyoming, en revanche, il y a un grand électeur pour 70 000 électeurs. Gore a surtout gagné ses voix dans les grandes villes; son score a été très faible dans les régions rurales; et les banlieues, qui sont décisives, ont été très divisées. La polarisation géographique est donc particulièrement marquée. L'institution du collège électoral ne fait que la renforcer.

L'affrontement des deux Amériques

La deuxième leçon de ce scrutin est que l'électorat américain semble se diviser selon des lignes régionales, aussi bien que selon des lignes de classe. Les républicains s'enracinent actuellement surtout dans les états du Sud et des montagnes Rocheuses, les démocrates étant dominant sur les deux côtes et dans les anciens fiefs républicains du Middle West et du Nord-Est. La dernière fois que cette répartition existait de la sorte, c'était á la fin du XIXe siècle. A cette époque, le Parti républicain l'emportait sur le Parti démocrate, minoritaire á l'échelle nationale. Il s'agissait en fait d'un système de parti unique dans les régions. Le Parti démocrate dominait complètement le Sud, le Parti républicain le Nord- Est, le Centre et la côte Pacifique. Aujourd'hui nous sommes retombés dans le même genre de système "á parti unique régional" (sectional), mais á l'inverse de celui de la fin du XIXe siècle.

Les républicains reculent donc dans les espaces culturellement les plus "modernes" du pays30, du fait de leurs positions face aux nouveaux problèmes de société par rapport auxquels se déterminent beaucoup d'électeurs diplômés des deux sexes, mais surtout du sexe féminin (le fameux gender gap31). Parmi les points"brûlants" qui ont servi d'armes puissantes aux démocrates dans leurs bastions urbains, on retrouvait le"bouquet Hillary" de thèmes sociaux comme la peine de mort, le contrôle des armes á feu, le droit á l'avortement et la protection de l'environnement (c'est-á-dire une version soft des thèmes verts). Le vote de Gore, á l'instar de celui de Nader, était très fortement concentré dans les circonscriptions universitaires du Centre et des deux côtes, aussi bien que dans celles du secteur de l'industrie informatique et des grandes villes du Nord avec une forte proportion de jeunes diplômés (master's degree ou plus)32.

Chez les républicains, en revanche, ce sont plutôt des questions comme la liberté d'expression religieuse dans les établissements scolaires (school prayer), ou la répression de la pornographie sur l'Internet qui sont centrales. Le recentrage du parti républicain vers le Sud et l'Ouest est aussi le résultat d'une confusion, entretenue par les responsables républicains au Congrès, entre défense des valeurs conservatrices de "la famille traditionnelle" et célébration d'un certain folklore sudiste (les questions de "God, Guns and Gays") 33. Il n'est pas étonnant, par conséquent, que les républicains aient récolté plus des trois-quarts des voix des blancs protestants conservateurs au Sud. Le candidat démocrate, Al Gore, originaire du Tennessee, était, lui-même, sudiste et baptiste comme c'était déjá le cas des deux derniers présidents démocrates, Carter et Clinton. Mais dans aucun de ces trois cas, il ne s'agit de sudistes avec le profil baptiste conservateur requis; il s'agit plutôt de "modernisateurs" dissidents.

Ainsi les"guerres politico-culturelles" des deux dernières décennies ont amené les deux partis á échanger leurs bases géographiques traditionnelles du Nord et du Sud. Cette tendance á la polarisation régionale des électorats s'explique aussi par des éléments démographiques: l'émigration étrangère massive sur les deux côtes a eu pour effet de développer la migration interne des populations blanches ou même noires, vers l'intérieur de la Nouvelle-Angleterre, le Sud et la zone des Rocheuses. Les migrants blancs abandonnent le Middle West ou la Californie, par exemple, renforçant ainsi indirectement le poids des démocrates dans ces zones, ainsi que celui de l'électorat conservateur dans les états du Sud et les Rocheuses. La domination du Sud (á l'exception peut-être de la Floride) et des montagnes Rocheuses par les républicains, leur a valu une très forte assise dans le collège électoral, mais les prive d'une majorité démographique nationale34. Les démocrates, quant á eux, ont réalisé leurs meilleurs scores dans les 660 circonscriptions des états du Nord-Est, á New York, en Californie, autour des Grands Lacs et dans le Nord-Ouest, lá oú se trouvent les plus grandes concentrations de la population américaine, aussi bien que les foyers les plus importants de l'immigration nouvelle venue du tiers-monde. On y trouve des densités de population comparables á celles de l'Europe, et les habitants très urbanisés y sont plus dépendants qu'ailleurs des services publics. On est lá dans une Amérique "néo- social-démocrate"35.

En face d'elle, une autre Amérique, celle des quelque 2400 circonscriptions rurales oú l'on entretient une très profonde défiance vis-á-vis de l'état fédéral: c'est le cas du Sud, pour des raisons historiques qui remontent jusqu'á la guerre de Sécession, mais aussi du grand Ouest oú le gouvernement fédéral est souvent le plus grand propriétaire. Quand on examine les états oú Bush a fait ses meilleurs scores, on remarque qu'á l'exception du Texas et peut-être de la Floride, ce sont les états les moins peuplés: Nevada, Utah, Wyoming, Montana. Démographiquement, c'est "le quart vide" des états-Unis qu'on a appelé autrefois avec raison "le grand désert américain" et qui n'a pas cessé de perdre de la population au cours du dernier demi-siècle. Mais il s'agit aussi de l'Amérique qui résiste farouchement á l'état fédéral, et elle a voté massivement pour Bush36.

Cet alignement régional n'a pas donné de parti vraiment majoritaire et a intensifié le combat partisan. La répartition régionale des votes tend ainsi á renforcer la cohésion culturelle et idéologique de chaque parti, une évolution qui contribue á la polarisation actuelle á l'échelle nationale oú chaque parti a des niveaux de soutien très élevés dans ses bastions régionaux, et très faibles ailleurs. L'opposition des perspectives culturelles est tellement forte que les électeurs des différentes régions finissent par ne plus se reconnaître les uns les autres. Donc non seulement le programme, mais aussi l'imaginaire culturel des candidats du "parti opposé", leur semblent "étrangers", et ils ont une forte tendance á se méfier d'eux. Ce sont ces différences d'orientations religieuses et morales l'axe qui sépare laïcistes ou "libertaires" des religieux autoritaires orthodoxes qui sont devenues les indicateurs les plus fiables quant aux intentions de vote37.

La polarité droite/gauche des élections

Au vu de cette opposition sur le terrain de la morale, il est ironique que cette élection ait été "gagnée" par George W. Bush autour de thèmes qui sont ordinairement dominés par les démocrates. Les grands sujets de la campagne 2000 ont été l'éducation et la sécurité sociale, toutes deux des questions pour lesquelles l'opinion pèse plutôt dans le sens démocrate que dans le sens républicain. Si l'on combine le score de Gore (48,6%) et celui de Nader (2.5%), le vote populaire de "gauche" était majoritaire pour la première fois depuis 1964. Les deux candidats principaux ont donc fait un virage "á gauche" au cours de leur campagne.

Bush s'est présenté comme un modéré, car son principal défi était de "modifier", auprès de l'électorat centriste, l'image "extrémiste" du Parti républicain que lui a donné sa frange dure au Congrès, au cours de ces six dernières années. Cependant, si l'on s'est penché attentivement sur les quelque 120 condamnés qu'il a fait exécuter sans broncher, en tant que gouverneur du Texas, Georges W. Bush sera apparu comme un conservateur plus attiré par le "judiciaire-punitif" que par la "compassion" pour ce qui concerne les affaires intérieures, et très tenté par la variante hégémonique de l'internationalisme américain dans les affaires étrangères. Comme nous l'avons appris depuis lors, les différences politiques qui étaient censées le séparer de la fraction ultraconservatrice du Congrès ont été exagérées, et par trop médiatisées, pendant sa campagne, précisément pour mieux camoufler sa réelle identité politique. Tout le monde constate, y compris les militants les plus ultras de la droite religieuse, que l'administration Bush représente l'équipe conservatrice la plus cohérente et la plus uniforme que nous n'ayons jamais vue.

Gore, qui est le candidat du courant néolibéral du parti démocrate, et son coéquipier pour la vice-présidence, Joseph Lieberman38, ont dû se camoufler, eux aussi. Ils ont fini par suivre les conseils de Stan Greenberg et d'autres critiques du Democratic Leadership Council (DLC), et faire une campagne néo-populiste avec une "stratégie de gauche". Ce tournant tactique leur a valu de vives critiques dans la presse et l'aile néolibérales du parti39. Mais la désignation de Lieberman en dit long sur la stratégie réelle de Gore, laquelle peut se résumer á une volonté de prise de distance á l'égard de Bill Clinton. Lieberman, autrement connu sous son sobriquet "Holy Joe" ("Joe le saint") et très estimé dans les cercles néo- conservateurs pour ses critiques de Clinton pendant le Monicagate, a garanti une sorte d'immunisation pour Gore contre les accusations de la droite chrétienne faisant référence á l'Amérique dépravée qu'a incarnée Bill Clinton á leurs yeux40.

Le DLC et la politique "triangulaire" de Clinton

Pendant ces vingt dernières années, Clinton et les néolibéraux du DLC ont toujours donné comme argument, pour justifier leurs positions, que tout"repositionnement á gauche" des démocrates sur des sujets sociaux ou politiques était une preuve de l'instinct suicidaire des élites libérales (progressistes, dans le sens américain) qui ont "perdu tout contact" avec la base de leur parti dans la "classe moyenne" des ouvriers blancs, non syndiqués. C'est cet argument de fond qui a justifié le revirement "centriste" des New Democrats de Clinton sur les dossiers sensibles comme la répression des stupéfiants, de la criminalité et de la délinquance, la réforme du Welfare et la poursuite d'une politique fiscale anti- déficitaire41. Il a justifié aussi la politique de "triangulation" de Clinton qui, cherchant toujours le juste milieu, s'est placé entre l'aile progressiste du Parti démocrate et son aile sudiste, les conservateurs "BlueDog", et a éloigné le Parti démocrate de ses bases traditionnelles urbaines, syndicales et noires42.

Depuis 1994, le président Clinton s'est trouvé enfermé dans le rôle d'un président "barrage", qui se révéla toutefois incapable de briser la mainmise du Parti républicain sur le système politique, même s'il a réussi de temps en temps á éteindre les feux idéologiques de la mobilisation conservatrice. á terme cependant, le succès de cette présidence de "cooptation", au cours de laquelle Clinton a sans cesse récupéré les thèmes de ses adversaires, s'est finalement retourné contre lui. En effet, le débat public s'est progressivement écarté des thèmes généraux pour privilégier l'analyse des réactions du grand public face au comportement sexuel du président et aux agissements de son épouse. Ils ont été tous deux violemment détestés par les leaders d'opinion conservateurs. Et même s'ils ont été adulés, par ailleurs, par les militants noirs et les activistes féministes du Parti démocrate, la haine virulente contre le président Clinton ressentie par les militants conservateurs dans les régions les plus traditionnelles du pays ne saurait être sous-estimée comme phénomène d'époque43. Elle a fourni aux républicains un formidable moteur passionnel pour mobiliser leur base. Au moment oú Bill Clinton quittera la scène publique pour de bon, son absence sera très regrettée par les conservateurs, tant il leur a si bien servi d'épouvantail.

Une "stratégie de gauche" qui a perdu la classe ouvrière?

Mais en l'an 2000 pourtant, les sondages d'opinion suggéraient que c'étaient désormais les républicains conservateurs préconisant une grande réforme des impôts, á l'instar de Steve Forbes, qui étaient déconnectés des électeurs. La majorité populaire souhaitait voir plus d'action de la part du gouvernement, notamment en ce qui concerne le système social, comme la santé44, la protection de la sécurité sociale et le financement par l'état fédéral des 100000 professeurs de l'enseignement public nouvellement nommés. Ce sont ces questions qui constituaient les clés permettant de gagner les voix de la masse des électeurs et des électrices sortant de cette classe ouvrière blanche, les "déçus" de l'état du New Deal, qui sont banlieusards, non-diplômés, et surtout pas des cadres45. Et c'est parmi ceux-ci précisément que Gore a connu son plus grand échec. Toujours parfait technocrate, ses propositions compliquées concernant ces questions étaient finalement moins convaincantes que les paraboles simples de Bush, et il a perdu ces électeurs blancs modestes par une marge de 29 % pour les hommes et de 7% pour les femmes. La question "qui a perdu la classe ouvrière?" trouble beaucoup les démocrates, mais il faut insister cependant sur le fait que cette perte concerne principalement les ouvriers blancs, mâles et non- syndiqués, dont 69 % ont fini par voter républicain46.

L'éternel problème des abstentionnistes

La troisième leçon du scrutin, qu'il ne faut jamais perdre de vue, est qu'une grande partie de l'électorat démocrate potentiel ne s'est pas mobilisée. En l'an 2000, l'électorat américain ne s'est pas beaucoup déplacé. 100 millions d'Américains seulement ont voté le 7 novembre, contre 100 millions de détenteurs du droit de vote qui ne se sont pas présentés aux urnes47. Les records historiques d'abstention aux états-Unis ont été battus lors des quatre dernières élections (1994, 1996, 1998, 2000)48, avec un taux de 50% d'électeurs non-votants aux présidentielles de 1996 et 2000, et de 64% aux législatives de 1998. La réélection de Bill Clinton en 1996 fut, certes, un triomphe personnel, mais elle n'a pu dissimuler le fait que la moitié des électeurs n'a pas pris la peine de se déplacer - soit un taux de participation si bas qu'il signalait l'émergence d'un "parti des abstentionnistes" aussi nombreux que les électorats additionnés des deux grands partis! A ce niveau, l'avenir politique des deux partis traditionnels n'est pas très prometteur. Les sondages d'opinion montrent que plus nous descendons dans l'échelle des âges, plus le taux d'abstention s'accroît: sur 5 électeurs potentiels, un seul votant chez les plus jeunes. De nombreux électeurs de moins de trente-cinq ans ne s'identifient á aucun des deux principaux partis: seuls 40% parmi eux se disent républicains ou démocrates, les autres 60% se proclamant "indépendants".

á l'automne 1998, l'éventualité de la première destitution parlementaire d'un président ayant été élu par le peuple suffit á mobiliser les électeurs traditionnels du parti démocrate, les Noirs (17% des voix exprimées), les syndiqués (22% des voix exprimées) et les Hispaniques qui vinrent grossir la participation dans quelques états clés comme la Californie, ce qui permit d'ajouter cinq sièges démocrates á la Chambre des représentants. Malgré une campagne très novatrice et payante menée par l'AFL-CIO afin de mobiliser les voix des foyers syndicalisés, l'organisation ne réussit pas á toucher un électorat plus large et le taux de participation tomba á 36% des inscrits49, ce qui n'a fait qu'anticiper les résultats des élections présidentielles de 2000.

La participation á la vie politique ou l'abstention sont en Amérique fortement déterminées par l'appartenance sociale, de telle sorte que les abstentionnistes se retrouvent de façon disproportionnée parmi les jeunes, les moins éduqués et les personnes á faibles revenus, sans distinction de races, tandis que la participation électorale est de plus en plus réservée aux blancs plus âgés, éduqués, aux revenus plus élevés. Cela est encore plus vrai pour les autres activités politiques et la participation á la vie publique. L'écart croissant qui sépare le profil démographique global de la société américaine prise dans son ensemble du profil de "l'électorat réel" est en train de repeindre la vie politique américaine aux couleurs de sa "bourgeoisie nouvelle", les Bobos une tendance qui, s'ajoutant á l'exode de l'électorat blanc vers les états de l'intérieur, a nettement favorisé le parti républicain face aux démocrates50.

Le rôle des mouvements sociauxet le moteur politique

Il existe une quatrième leçon du scrutin: on a pu constater que, tandis que la moitié de la population adulte est démobilisée, le score des deux coalitions dépend beaucoup des mouvements sociaux. Pour l'électorat de Bush, on a déjá remarqué en particulier le poids de la coalition chrétienne et des Protestants évangéliques. Cet électorat est très discipliné et ne s'est pas laissé tenter par l'option populiste de droite incarnée par Buchanan. Il représentait 24% des électeurs réels et il est estimé que 75 á 80% d'entre eux ont voté républicain. L'autre organisation qui sort gagnante de ce scrutin est la National Rifle Association, qui agit pour la défense et la promotion des armes á feu. Ils ont notamment fait campagne pour Bush auprès des ouvriers blancs dans les états du Centre et dans l'Ouest. Dans l'Ohio et en Pennsylvanie, malgré une implantation syndicale très forte dans ces états, Bush l'a quand même emporté51.

Les électorats qui ont donné la majorité á Gore dans l'électorat populaire sont ceux des syndicats, des églises noires et des ONG de femmes et environnementalistes, ainsi que la communauté hispanique. Les femmes, qui se mobilisent, par exemple, autour de la question de l'avortement, ainsi les grandes organisations d'action pour l'environnement (comme Sierra Club ou le National Wildlife Fondation) qui comptent environ un million d'adhérents, ont pesé d'un poids important dans l'électorat de Gore. Quant á la communauté hispanique, les Dominicains ou les Portoricains de New York (souvent Noirs) votent démocrate, de même que les Mexicains du Sud-Ouest et de Californie (les mestizos). Les Cubains de la première génération de Miami et de New Jersey sont, bien sûr, acquis á près de 100% aux républicains, et en dépit de leurs faible poids démographique, ils ont joué un rôle capital dans la reconquista de la Floride pour Bush. Plus généralement, les Hispaniques sont un groupe ethnique dont le poids rivalise avec celui des Noirs américains, surtout sur les deux côtes, mais ils sont très souvent des non-citoyens exclus de la classe des électeurs52. Leur voix compteront plus dans l'avenir, comme on pourra le vérifier lors de la prochaine élection municipale á Los Angeles oú le candidat hispanique démocrate, Villaraigosa, est bien placé pour gagner grâce au soutien syndical et á des campagnes d'inscription des nouveaux électeurs hispaniques53.

De son côté, le vote noir a représenté environ 16% de l'électorat réel (même si les Noirs américains représentent á peine 13% de la population globale des états-Unis) et 9 Noirs sur 10 ont voté démocrate. Les Noirs forment un groupe critique pour le Parti démocrate. Au Sénat et au niveau fédéral, les quelques succès électoraux démocrates au cours des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, dans le Centre et dans le Sud, sont souvent dus á l'influence des électeurs démocrates noirs. Mais en dépit de leur fidélité farouche au président Clinton, on doit admettre qu'ils n'ont pas reçu en retour de reconnaissance politique particulière, de la part de son gouvernement. á part une réforme catastrophique du Welfare, Clinton et Gore ont soutenu une politique pénale qui a fini par augmenter de manière significative le nombre des détenus noirs dans les prisons américaines. Ce fait a un impact immense sur les communautés noires des grandes villes54. En novembre 2000, cette "criminalisation" d'une frange importante de la communauté noire55 a fini par agir contre Gore, parce que beaucoup d'états sudistes ont des lois privant á vie les anciens détenus de leurs droits civiques, y compris le droit de vote. En Floride, cela a empêché plus de 400000 hommes noirs de voter, et a fourni l'alibi légal á une campagne de suppression des voix démocrates dirigée par le gouverneur Jeb Bush qui a rayé des dizaines de milliers d'électeurs noirs des listes électorales56.

Cependant, le noyau central de cet électorat démocrate est resté les syndicats. Au cours des dix dernières années, l'AFL-CIO a créé une formidable machine de guerre politique, très présente sur le terrain. Avec l'arrivée de John Sweeny en 1995 á la tête de la centrale syndicale, une génération de responsables soixante-huitards, très différente de la génération précédente (des militants anticommunistes de la Guerre froide), a pris la direction de l'association "internationale" des syndicats nord- américains57. La nouvelle équipe politique a retrouvé le sens des priorités. Elle est moins préoccupée par la politique étrangère et plus concernée par les problèmes du pays, et en particulier par la crise des organisations syndicales. Un tiers des budgets de l'AFL-CIO passe maintenant dans les campagnes d'adhésion sur les lieux de travail, et les budgets pour les campagnes politiques indépendantes ont connu une hausse importante. En dépit du fait que les syndicats ne représentent que 13% de la population active, ils ont représenté plus du quart des électeurs réels dans les dernières élections. En 1998, 22% des votants provenaient de foyer syndicalisés. Cette année, ils ont représenté 26% des électeurs et les deux tiers d'entre eux ont voté Gore58. Les syndiqués représentent donc la seule grande exception au ralliement général des petits Blancs au Parti républicain.

Une place diminuée pour des partis tiers?

Il y a, enfin, le rôle troublant qu'a joué la campagne Nader qui a récolté quelque deux millions et demi de voix en novembre dans la victoire républicaine. Il pose de nouveau le problème des partis tiers, comme lors des deux dernières élections générales de 1992 et 1996. Or, en 1992, sur 100 millions d'électeurs, le parti Reform de Ross Perot avait rallié 19% des suffrages, permettant au candidat Clinton de devancer l'ex-président Bush et d'être élu avec une pluralité minoritaire des suffrages exprimés. En 1996, Perot fit 8%, ce qui eut le même effet pour Clinton, quoique avec une marge plus étroite. Cette fois-ci, le facteur du parti Reform n'a plus joué du tout59, mais, en revanche, celui de Nader a peut-être été décisif en privant Gore de sa marge de victoire définitive60.

Cela implique que sous notre régime actuel de cohabitation oú les deux partis majeurs sont á égalité, le rôle des partis mineurs est devenu aussi décisif que celui mobilisateur des mouvements sociaux. Si cela est vrai, notre système institutionnel a peut-être connu une mutation importante. Car en dépit du "duopole" bipartite institutionnalisé, les résultats des dernières élections nous obligent á constater que la réalité électorale des années 90 est devenue plutôt celle d'un système politique multipartite.

Depuis au moins les "batailles" de Seattle, de Washington et récemment de Québec, on peut constater que des mouvements réels d'opposition á la mondialisation existent aux états-Unis et expriment des angoisses populaires qui recoupent celles qui sont ressenties par l'opinion en Europe oú la mondialisation est souvent vécue comme un projet entièrement made in America. á Seattle est apparue une autre image des états-Unis que celle des analyses anti-impérialistes qui ne voient en eux qu'une hyperpuissance cohérente unie autour d'une stratégie globale intégrée. Vus de l'intérieur, les états-Unis semblent plutôt divisés par de multiples lignes de fracture et des orientations politiques concourantes. Avec l'entrée dans la course présidentielle de Ralph Nader du Green Party et la présence de Patrick Buchanan, on pourrait dire pour une fois, tout á fait exceptionnelle que tous les discours idéologiques américains, del'extrême droite jusqu'á l'extrême gauche, ont été présents sur le "marché" électoral et qu'ils ont eu la chance de trouver des champions á la fois représentatifs et médiatiques61.

La campagne de Ralph Nader était conçue, comme il l'a très bien dit lui-même, comme la "prolongation du mouvement de Seattle", même si de fait son programme était plus "rose foncé" que "vert", c'est-á-dire, plus social- démocrate de gauche qu'environnementaliste. Sa campagne a cherché donc á introduire dans le débat électoral les thèmes refoulés du refus du libre-échange et de la résistance á la mondialisation, et de les réconcilier avec une réforme profonde des inégalités sociales et la revalorisation des droits fondamentaux des travailleurs américains. Ainsi Nader a voulu profiter de l'élan de mobilisation des mouvements extraparlementaires de l'année précédente, et faire découvrir le monde de travail aux jeunes militants étudiants. Mais qui étaient exactement les électeurs de Nader? C'étaient pour la plupart des jeunes hommes blancs, diplômés, souvent de famille aisée. Ses vraies bases de soutien ont été des comtés oú se trouvent les plus fortes concentrations de diplômés et d'étudiants. L'Amérique de Nader, c'était celle de Martha's Vineyard, Madison Wisconsin ou Portland Oregon. Le paradoxe de l'initiative audacieuse de Nader, c'est que sa campagne parfois aux couleurs protectionnistes á la Buchanan a trouvé peu d'écho chez les électeurs noirs et hispaniques, et a été massivement rejetée dans les milieux syndicaux et environnementalistes62. La campagne de Nader a créé de telles divisions au sein de la gauche américaine qu'elle marquera probablement la fin de cette ouverture extraordinaire dans la politique nationale américaine. Ayant vécu l'expérience de la Restauration Bush, beaucoup de progressistes seront dissuadés de refaire á court terme l'expérience d'une campagne indépendante, mais marginale.

Nader et les oppositions américaines á la mondialisation

Rassemblés á Seattle, les ONG, comme la Citizen Action de Ralph Nader, le Forum on Globalization et les Friends of the Earth, les associations paysannes américaines et françaises, et les syndicats, comme la Teamsters Union (le puissant syndicat des routiers) ou la Machinists Union des ouvriers de Boeing, ont vécu l'échec des négociations de l'OMC comme leur victoire sur le capitalisme mondial. Jusqu'á Seattle, en effet, les décisions de l'OMC étaient invisibles pour le grand public, et occultées par descommissions d'experts anonymes. Depuis, le régime mondial du commerce libre qui était le résultat des choix gouvernementaux, et surtout des préférences politiques des administrations américaines successives a perdu un peu son aspect "technique" de question économique et est devenu clairement une affaire politique.

Mais la coalition hétéroclite des syndicats, mouvements sociaux et ONG qui ont organisé les manifestations de Seattle est profondément divisée sur ses objectifs de base: les "antis", comme les anarchistes et les "eco-guerrillas", visent carrément l'abolition de l'OMC et le renversement du mouvement néolibéral vers un régime commercial ouvert, tandis que la plupart des responsables syndicaux ou environnementalistes ont demandé une réforme profonde de l'OMC qui aurait renforcé ses pouvoirs et son mandat. Mais, en dépit de l'incohérence de quelques slogans, qui auraient pu très bien être approuvés dans les milieux patriotes d'extrême droite, partisans de Patrick Buchanan63, Seattle a présenté une exigence commune pour la réglementation politique du commerce mondial et la défense de la souveraineté nationale contre les pressions économique des acteurs transnationaux.

Le libre commerce et l'opinion américaine

La mondialisation libre-échangiste est, de fait, une de ces grandes questions de politique intérieure qui dépassent les divisions partisanes entre démocrates et républicains. Elle est le problème principal que soulèvent les "outsiders" comme RossPerot, Ralph Nader ou PatrickBuchanan. Au cours des dernières années, des coalitions ad hoc de syndicats et d'ONG de la gauche et de la droite américaines se sont formées pour bloquer devant le Congrès toute extension du libre-échange et infliger á l'administration Clinton une série de défaites législatives cuisantes, que ce soit á propos de l'AMI ou de la question de la dévolution de nouveaux pouvoirs á l'exécutif pour les négociations sur l'extension de l'ALENA au reste de l'Amérique Latine. On constate sans surprise que les récents sondages sur la politique extérieure révèlent que la principale ligne de démarcation entre l'opinion des élites et celle du grand public se situe au niveau des avantages d'une plus grande liberté des échanges. Une écrasante majorité des élites américaines s'accorde sur le fait que le libre-échange a eu un effet positif et réclame une plus grande ouverture de l'économie américaine aux forces de la mondialisation. En revanche, 80% des Américains moyens pensent que la protection des emplois américains devrait être l'objectif principal, et une majorité approuve le maintien de barrières douanières pour empêcher la perte de nouveaux emplois, transférés vers des producteurs étrangers64.

La fracture sociale et le régime politique américain

Ce scepticisme du public concernant les avantages du libre-échange et son refus de suivre les médias lorsqu'ils annoncent le retour á "l'âge d'or" est certainement lié á la prise de conscience d'un accroissement des inégalités de revenus et de richesses qui a sapé les bases du modèle de l'après-guerre65: large redistribution de la prospérité et espoirs de mobilité sociale. Au cours des neuf années du "Clinton Boom", les inégalités de revenus se sont sensiblement accrues, alors que l'inégalité des richesses aux états-Unis est déjá la plus forte de tous les pays industriels avancés, comme l'a montré EdwardWolff dans son rapport de 1995 au Twentieth Century Fund66. Entre 1973 et 1998, les salaires horaires dans les emplois hors professions libérales ont diminué de 20%, de sorte que les salaires hebdomadaires en 1998 étaient inférieurs de 12% á ceux de 1967, tandis que les revenus des 80% des ménages américains les moins bien lotis stagnaient et n'ont commencé á dépasser leur niveau de 1989 qu'á partir de 199767. En même temps, une politique fiscale et salariale conservatrice produisait une forte redistribution des revenus et des richesses "vers le haut", rétablissant ainsi la part du revenu national revenant aux 20% des ménages les mieux lotis au niveau de 49,2%, chiffre inégalé depuis la fin des années 192068. Cela signifie qu'au cours des années 1990, la part du travail dans la production nationale a chuté au-dessous des deux tiers, tandis que la part retenue par les détenteurs du capital excède, pour la première fois depuis la guerre de Sécession, le niveau historique traditionnel d'un tiers69.

Si l'on tient compte du fait que les revenus des ménages dépendent aujourd'hui des salaires de plusieurs emplois, cette perversion de l'évolution sociale peut être directement imputée á l'évolution du marché de l'emploi et á la diminution du poids de la classe ouvrière dans les négociations salariales. Non seulement les travailleurs américains travaillent en moyenne environ 400 heures de plus que leurs homologues européens, mais la disparition du "système salarial familial" fait que les familles américaines travaillent pendant un plus grand nombre d'heures pour simplement stagner (en moyenne 3900 heures par an)70, ce qui nous vaut le triste privilège d'être de tous les pays industrialisés, Japon compris, le pays oú l'année travaillée est la plus longue71. Beaucoup de familles américaines souffrent ainsi du stress causé par cette"accélération familiale", alors même que plusieurs membres de la famille peuvent se trouver á la fois sur-occupés et sous-employés sur les marchés du travail temporaire ou á temps partiel.

Au même degré d'importance, il faut noter que lorsque les médias chantent les louanges du"modèle" américain, ils oublient le"déficit social" croissant qui veut qu'un enfant américain sur cinq (soit environ 15 millions) grandisse dans la pauvreté et qu'il y a actuellement plus d'Afro-Américains mâles entre 18 et 25 ans en prison qu'á l'école! C'est ainsi que malgré le boom économique (ou plutôt á cause de lui), la fracture sociale qui divise l'Amérique apparaît encore plus profonde. Malgré les efforts considérables développés par la nouvelle direction de l'AFL-CIO pour renverser la tendance á la régression de la puissance syndicale en organisant les travailleurs á très bas salaires, l'environnement législatif aux états-Unis est si hostile á l'organisation sur le lieu de travail que la centrale syndicale n'a pu qu'enrayer ce déclin72 (en 1999, les syndicats ne représentaient plus que 9% des travailleurs du secteur privé, contre 25% en 196873). D'un point de vue culturel comme d'un point de vue pratique, l'Amérique de Bush et de Clinton reste coupée en deux et se caractérise par l'écart énorme séparant les préoccupations de ses élites politiques et financières du gros de la population. Les scrutins récents n'ont fait que refléter cet écart croissant.

Clinton's America: Oligarchie renforcée et érosion politique

La crise de la vie associative conduit, d'autre part, á un transfert des associations de masses, qui étaient coordonnées nationalement et légitimées par une participation locale des adhérents, vers des organisations de type ONG qui n'ont pas vraiment d'adhérents militants, mais plutôt des abonnés qui entretiennent des militants professionnels74. L'état lamentable de la démocratie américaine est donc le résultat de deux grandes tendances évolutives: net déclin du pouvoir des syndicats en dehors du secteur public et atrophie des associations de masses locales ce qui oblige les élus démocrates á s'appuyer de plus en plus sur quelques riches "investisseurs" et groupes d'intérêts privés pour payer les membres de leur staff de campagne. L'évolution actuelle de la vie politique américaine renforce ainsi un processus de confiscation oligarchique du pouvoir.

Cette compétition pour l'argent, dont le but est d'accumuler des trésors de campagne électorale versés par des PAC (comités d'action politique) ou de riches"investisseurs" privés, reste de première importance. En 1996, les deux partis ont dépensé la somme énorme de 2 milliards de dollars pour les campagnes électorales du Congrès et de la Maison-Blanche, et, l'année dernière, en l'absence d'une réforme de la loi sur les campagnes électorales (revendication figurant notamment dans la campagne de John McCain pendant les primaires républicaines), les deux partis ont collecté plus de trois milliards de dollars. Globalement, la bataille de la collecte des fonds a été perdue par les démocrates. Ils n'ont reçu que 45% des fonds versés aux deux partis par les PACs et donateurs riches contre 55% pour les républicains. Du total perçu par les républicains, 646 millions de dollars ont été donnes par des PACs industriels, en provenance des secteurssuivants:

Les seuls secteurs dans lesquels les démocrates ont devancé les républicains en financement sont l'informatique (60,7 millions contre 55,3), les avocats (73,2 millions contre 38,2)75, et plus généralement certains milieux richissimes, mais progressistes, de New York et d'Hollywood. Les fastes médiatiques des donateurs d'argent, politiciens et vedettes hollywoodiennes (une source importante de fonds démocrates) auxquels nous avons assisté pendant les conventions démocrate et républicaine, subventionnées par de grandes firmes á hauteur de dizaines de millions de dollars, étaient une célébration en direct de l'avènement d'un nouveau rapport entre la politique et le pouvoir financier.

D'une manière générale, cette évolution souligne également l'incapacité croissante des organisations de masses á résister au"pouvoir de l'argent" des"investisseurs" politiques dans le système partisan américain, ainsi que le rôle de plus en plus important que les apports financiers des élites et des PAC jouent dans la gestion des campagnes électorales. Celles-ci impliquent avant tout de petites équipes d'experts qui sont des mercenaires vendant leurs services au plus offrant. Ce type de fonctionnement s'accompagne de besoins financiers grandissants pour mener les campagnes ce qui a donné lieu á une"course aux fonds" obscène entre candidats potentiels pendant le "premier tour" de l'élection présidentielle de 1999-2000. Dans cette forme d'engagement civique, les relations sont très ténues entre les dirigeants et la masse des petits cotisants : elle marque donc une forme de désinvestissement76.

á la suite de la "défaite" de Gore, la gauche américaine est en train aujourd'hui de se livrer á une lutte fratricide77, dans laquelle les élites des syndicats et de "l'establishment" environnementaliste et féministe, sont parties á la chasse des jeunes Verts et tentent d'exclure Nader de façon permanente des milieux progressistes78. Plus généralement, ce réflexe auto-cannibale de la gauche, rejoint la tendance générale aux états-Unis á se perdre dans une politique de délégitimation concurrentielle oú, á tour de rôle, des équipes cherchent á détruire la réputation et la crédibilité de l'équipe d'en face. On ne cherche plus la défaite de l'adversaire, mais sa destruction par tous les moyens, comme l'a illustré récemment l'affaire Clinton-Marc Rich.

La poursuite d'une telle campagne d'épuration contre les partisans de Nader risque non seulement de signifier la fin provisoire de la coalition de Seattle, mais aussi d'éloigner de la gauche social-démocrate une nouvelle génération et de déclencher un "kulturkampf" entre progressistes démocrates et indépendants dans les facultés, qui affaiblira leur opposition commune aux diktats conservateurs. étant donné l'épanouissement des nouveaux mouvements militants dans les universités79, et le nouveau souffle de militantisme syndical, un tel divorce serait certainement une issue tragique, mais qui n'est pas sans précèdent dans l'histoire récente de la gauche américaine80. Ce nouveau clivage entre générations soulèverait d'importants problèmes au sein du Parti démocrate dans les quatre prochaines années. En plus, une telle division de la coalition populaire ne peut que favoriser le développement parallèle de la "politique par d'autres moyens" (politics by other means).

New York, le 18 juin 2001

[Dans les notes, les références á The American Prospect sont parfois des dates précises jour+mois, parfois des mois seulement]

Notes

  1. Le meilleur portrait de cette nouvelle couche sociale reste la "sociologie comique" de David Brock, l'auteur neoconservateur, Bobos In Paradise: The New Upper Class and How They Got There, Simon & Schuster, New York, 2000, Chapitres 1 & 7.

  2. Voir Thomas Frank, One Market Under God:Extreme Capitalism, Market Populism , and The End of Economic Democracy, Doubleday, New York 2000, Pps 68-87.

  3. Albert Gore, le candidat perdant, a gagné le "vote populaire" avec une marge de victoire de plus de 500000 voix, c'est -á -dire une marge plus importante que celle de Kennedy en 1960, Nixon en 1968 ou Clinton en 1996.

  4. Pour une comptabilité exacte de qui a payé combien B qui voir Charles Lewis, The Buying of the President 2000, The Center for Public Integrity, Avon Books, New York, 2000, Pps 1-19.

  5. La formule employée par les rares dissidents aux états-Unis qui n'acceptent pas la légitimité de l'élection de George W. Bush.

  6. Par contre, le président Clinton et son épouse ont invité tous les leaders européens (á l'exception de Lionel Jospin) á une conférence á New York en septembre 1998, et ont été reçu á leur tour par les euro-socialistes á Florence en novembre 1999.

  7. Leur décision juridiquement incohérente, mais politiquement habile, de donner un coup d'arrêt au recompte des voix en Floride, a en effet déterminé á la fois l'élection présidentielle et l'équilibre idéologique de la cour elle-même étant donné le pouvoir du président de nommer les futurs candidats á la Cour suprême.

  8. á la Cour Suprême, les républicains peuvent compter sur 5 juges sur 9, et á la Chambre des représentants, ils ont une majorité de six. Toutefois, ils peuvent compter aussi sur les voix des démocrates conservateurs du Sud.

  9. Actuellement étant donnée la division égale du Sénat, on doit dépendre de deux "fils" bien fragiles - la santé du Sénateur Strom Thurmond de Caroline du Sud, âgés de 98 ans, et la progression de la défaillance cardiaque de Vice President Dick Cheney qui a déjá souffert de quatre crises. Si la majorité républicaine perd ou l'un ou l'autre, elle ne perds pas simplement le sénateur le plus aine ou le "Maire du Palais" de M. Bush, mais le contrôle des présidences des toutes les commissions sénatoriales. Cela veut dire que la machine infernale des contre-pouvoirs de la Constitution Américaine se met en route de nouveau.

  10. Dan Balz, "Bush lays out Ambitious Plan for Long Term", Washington Post, 6 mai 2001.

  11. Voir Roger Cohen, "To Europeans Worried by American Policies, He's Bully Bush", International Herald Tribune, 27 mars 2001.

  12. Voir les sondages du Newsweek et du New York Times en mars 2001.

  13. La formule monotone utilisée par les commentateurs de CNN le jour de l'inauguration de George W. Bush et c'était certainement vrai pour Washington ce jour-lá, mais on peut prévoir que les rues du ghetto noir de Cincinnati mises sous couvre-feu en avril, ne seront pas les seules á l'être dans les mois qui viennent.

  14. Un tournant important dans la lutte entre les appareils politiques concurrentiels s'est produit en Floride, le 25 novembre, lorsque la fermeture de la commission de vote locale de Miami Dade a été imposée par la force. La Commission a suspendu le recompte des voix contestées devant la pression d'une foule de militants républicains, appuyée par la menace de mobiliser la communauté cubaine pour"casser" les lieux. Face á ce genre d'intimidation, Al Gore et la direction démocrate ont refusé de donner un feu vert á Jesse Jackson pour lancer une contre-mobilisation des militants noirs et syndicaux. En effet, le résultat de l'élection générale a été décidé par l'affrontement des militants dans les rues de quelques villes de Floride. Selon l'étude publie dans le USA Today du 11 mai, 2001, si tous les "overvotes" contestés avaient été comptés, Gore l'aurait emporté en Floride par une marge de 15000 á

  15. Sur l'approbation curieuse de la presse nationale donnée á l'administration Bush, voir le commentaire de John F. Harris, "Mr. Bush Catches a Break,", Washington Post, 6 mai 2001.

  16. Pour l'acte d'accusation au complet, il suffit de consulter l'ouvrage de Christopher Hitchens, Nobody Left to Lie To, Verso, New York, 1999, chapitres 2 et 3.

  17. Une blonde tout á fait dans le genre qu'apprécie l'ancien président: voir Hitchens sur son comportement de prédateur sexuel. Ibid., p.15-20.

  18. Pour l'inventaire des mensonges présidentiels, voir Hitchens, ibid.

  19. Ayant été attaque dans la presse pour le loyer exorbitant de ses locaux en plein centre de Manhattan, l'ancien président a fini par décamper á Harlem ou sa présence sert de caution pour la spéculation immobilière qui est en train de transformer en quartier chic la capitale de l'Amérique noire.

  20. Ce qu'on appelle, avec un bon jeu de mots, une "arme de distraction de masse"("weapon of mass distraction

  21. Les démocrates ont contrôlé la Chambre des représentants de 1954 jusqu'en 1994, et la direction démocrate a du cohabiter avec les présidents républicains Nixon, Ford, Reagan et Bush père. Après la victoire des républicains qui leur a donné le Sénat et la Chambre en 1994, le président Clinton a cohabité difficilement avec le Congrès républicain jusqu'á la fin de son second mandat, en janvier 2001.

  22. Voir Theodore Lowi et Eli Ginzberg, Embattled Democracy: Politics and Policy in the Clinton Era, W.W. Norton, New York, 1995, p.35-43; et Benjamin Ginsberg et Martin Shefter, Politics by Other Means: the Declining Importance of Elections in America, Basic Books, New York, 1990, p.2-9.

  23. Il faut dire que Bill Clinton a été pris pour cible par Lee Atwater dès 1989, et traqué implacablement par une équipe de journalistes du magazine The American Spectator á partir de 1993. Voir Joe Conason et Gene Lyons, The Hunting of the President: The Ten-Year Campaign to Destroy Bill and Hillary Clinton, St Martin's Press, New York, 2000, p.2-6 et 102-114.

  24. Voir la table ronde spéciale, avec les juristes Pamela Karlan et Richard Posner, "The Triumph of Expedience: How America Lost the Election to the Courts", Harper's, mai 2001, p.32-37.

  25. Conason et Lyons, op cit. p.xiii-xviii.

  26. Pour ce qui concerne les enquêtes sur les histoires troubles de Bill Clinton, il me semble qu'il serait bien plus indiqué d'observer la règle de "suivre le fric" plutôt que de "chercher la femme".

  27. Voir l'analyse de Ruy Teixeira, "Lessons for Next Time," The American Prospect, 18 décembre 2001.

  28. Voir mon éditorial, "The Constitutional Train Wreck", dans The New Jersey Herald and News, 9 novembre 2000, ainsi que l'entretien avec moi, "George Bush, quand même", dans la revue Esprit, Paris, janvier 2001.

  29. Voir, par exemple, l'introduction de Daniel Lazare á son ouvrage, The Frozen Republic, Simon & Schuster, New York, 1996.

  30. Voir Chris Caldwell, "The Southern Captivity of the GOP", The Atlantic Monthly, juin 1998, p.56-62.

  31. Gore a reçu une forte majorité des voix de femmes avec des diplômes supérieurs, mais elles ne représentent que 3% des électrices. Il a perdu les voix des femmes ouvrières, qui sont allées á Bush par une marge étroite de 53% contre 47%. Sur la corrélation entre le niveau d'études et le gender gap, voir Ruy Texiera et Joel Rogers, America's Forgotten Majority: Why the White Working Class Still Matters, Basic Books, New York, 2000. p.139-141.

  32. Voir John Judis, "Two More Years", The American Prospect, 4 décembre 2000, p.10-11.

  33. Sur la transformation sudiste du parti républicain, voir Michael Lind, "America's Tribes", Prospect, janvier 2001, Londres, sur Internet.

  34. Jonathan Trove, "The New Map of American Politics", The American Prospect, mars-avril 1999 , p.34-42.

  35. Voir Jim Chapin, le correspondant national de la United Press International, dans ses articles "The New Sectionalism" et "Two and « Americas", 8 et 9 novembre 2000, UPI, sur Internet.

  36. Ibid.

  37. Voir Thomas Edsall,"Voter Values Determine Political Affiliation", Washington Post, 26 Mars, 2001.

  38. Liberman est lui-même président du puissant organisme néolibéral, le Democratic Leadership Council

  39. Voir le rapport du DLC, "Why Gore Lost", New Democrats On line, 25 janvier, 2001.

  40. Lieberman a dû jouer un rôle non négligeable dans le Nord-Est, mais dans le Sud, cela a joué contre Gore: 52% des sondés y étaient très préoccupés par le fait que Joe Lieberman ne reconnaisse pas le Christ comme son sauveur personnel.

  41. Voir Harold Meyerson, "Democrats on the Defensive", Dissent, hiver 1996, p.14-16.

  42. Pour gagner en 1996, Clinton a admis la révocation de l'article 6 de l'acte sur la sécurité sociale, ce qui signifiait l'abolition du droit á l'assistance publique comme un droit national. On n'a pas encore bien mesuré l'impact de cette réforme car, quand les assistés quittent le système, on perd leur trace. Ces assistés sont á 90% des femmes et des enfants. Ces réductions dans les programmes d'assistance se reflètent dans une progression de l'abstentionnisme noir, surtout chez les hommes noirs- qui ne sont pas qualifies pour recevoir des indemnités de chômage.

  43. Voir Peter Connolly, "Bill Clinton and the Two Nations," Dissent, hiver 1999, p.9-10.

  44. Une priorité absolue pour 13% des électeurs selon un sondage CBS/New York Times de l'été passé.

  45. Voir Texiera et Rogers, op. cit.., p.102-114.

  46. Pour un résumé intéressant de ce débat voir Andrew Levison, "Who lost the Working Class?" The Nation du 14 Mai 20001, p.32.

  47. Un taux de participation aussi bas est inégalé depuis 1924.

  48. Les états-Unis sont placés 130e sur 175 pays démocratiques pour la participation électorale.

  49. Le taux d'abstention le plus élevé depuis 1942 pour les élections législatives.

  50. Voir Theodore Lowi et Benjamin Ginzberg, op.cit.,, p.45-47.

  51. á l'échelle nationale, 58% des hommes blancs ont voté Bush. Parmi les hommes possédant une arme á feu, qui vont jusqu'á représenter 40% de l'électorat populaire dans des états comme l'Ohio, 60% ont voté Bush Chapin, op.cit.

  52. Selon les dernier recensement, les "hispanophones" sont égaux en nombre aux Noirs, tous les deux représentant 13% de la population.

  53. Voir David Broder, "Hispanics Test Political Clout in Los Angeles Election," Washington Post, 23 mai 2001.

  54. Par exemple, environ 40% des hommes noirs adultes de Washington D. C. passent par la prison au cours de leur vie.

  55. Près de la moitié des 2 millions de prisonniers actuellement détenus dans les prisons fédérales et celles des états, sont d'origine noire ou hispanique.

  56. Voir John Lantigua, "How the GOP Gamed the System In Florida," The Nation, 30 avril, 2001.

  57. Harold Meyerson, op. cit.

  58. Andrew Levison, op.cit.

  59. L'année passée, on a assisté á une lutte féroce pour le contrôle de ce parti entre les partisans du gouverneur du Minnesota, Jesse Ventura, et la droite de ce parti emmenée par Patrick Buchanan, qui s'était présenté en 1992 et en 1996 comme candidat de la droite chrétienne aux primaires du Parti républicain. Il a fait de très bons scores (22% aux primaires de 1992 et 21% en 1996). A l'automne 1999, il a quitté le Parti républicain pour essayer de prendre en main le parti Reform de Perot. Cette tentative a eu pour résultat de réduire en miettes ce parti. La convention de juin 2000 a été très houleuse, par suite de quoi Buchanan a fait une campagne très sage. Il a dépensé ses 12 millions de dollars fédéraux dans les états qui étaient plus ou moins assurés pour Gore. Sa campagne a donc été très peu visible et le résultat de Reform se chiffre á moins d'un demi-million de voix.

  60. Le jugement hostile que portent beaucoup de militants de Gore sur la "trahison" des électeurs Nader pourrait être mitigé par le fait que Gore a gagné, quand même, l'élection générale, et qu'il y avait plus de trois millions de bulletin de vote nuls, des voix démocrates en majorité.

  61. L'univers politique américain connaît plus de deux cents "partis" dont 99% restent quasiment invisibles dans les medias, et complètement inconnus des électeurs. La visibilité de Perot, Nader et Buchanan fait plutôt exception á la règle.

  62. Jim Chapin, "Analysis: The Revival of the Left Part 2", UPI, 2 février 2001, sur Internet.

  63. Le seul véritable porte-parole d'un retour á la position classique de non- engagement est le très communicateur Patrick Buchanan. Chéri par les réseaux médiatiques qui organisent grâce á lui des controverses télévisées de grande audience, Buchanan proclame á la fois la primauté américaine et la nécessité du protectionnisme commercial. Catholique autoritaire, il est la version américaine du "souverainisme républicain" á la française, du type Pasqua-Devilliers.

  64. Voir le dernier sondage du Chicago Council on Foreign Relations, "American and the World", novembre 1998.

  65. Voir le sondage de Peter Hart Associates analysant les attitudes des jeunes ouvriers américains concernant la justice sociale, "High Hopes-Low Expectations", AFL-CIO, octobre 1999.

    66. Edward Wolff,
  66. Voir aussi son dernier article, "The Rich Get Richer: and Why the Poor Don't," The American Prospect, 12 février 2001, p.15-17.

  67. Voir Texiera et Rogers, op. cit., p.9-20.

  68. Voir Lawrence Mishel, Jared Bernstein et John Schmitt, The State of Working America: 2000-2001, Economic Policy Institute, Washington, 2001, p.258-262.

  69. Wolff, op.cit.

  70. Voir l'enquête émouvante de Barbara Ehrenreich sur les conditions du travail féminin dans le secteur tertiaire, Nickel and Dimed: On (Not) Getting By in America, Metropolitan Books, Henry Holt & Company, New york, 2001. Pps.11-50.

  71. Mishel et al., op.cit., p.93-108.

  72. Voir la critique du leadership de John Sweeney faits par John Judis, "Labor's Love Lost: Has Sweeney Failed?" The New Republic, June 25, 2001, Pps.18-22.

  73. Ibid., p.180-185.

  74. Voir l'analyse de Theda Skocpol, "Associations without Members", The American Prospect, Vol 10, No 45 juillet-août 1999.

  75. Voir l'enquête de Michael Scherer sur les 400 donors les plus importants, "Campaign Inflation", Mother Jones, mars-avril 2001, p.47-48 (toutes les données sont disponibles sur Internet) et Charles Lewis, ibid, Pps. 19-117.

  76. Ce point est massivement documenté dans le dernier livre de Robert Putnam, Bowling Alone, Simon & Schuster, New York, 2000, chapitres 2 et 3.

  77. Voir par exemple le polémque de Todd Gitlin et Sean Wilentz contre les Verts, "Memo-To: Those Who Supported the Nader Campaign," et la reponse de Ellen Willis, Dissent Printempts 2001, Pps 93-100.

  78. Voir le rapportage de Jon Margolis, "Nader unrepentant," Mother Jones, Juillet/Aout, 20001, Pps 66-67.

  79. Outre les quelque neuf cents clubs verts créés pendant la campagne Nader, signalons le mouvement étudiant contre les ateliers clandestins oú les travailleurs immigrés sont surexploités (Students United Against Sweatshops), et le sit-in á l'Université de Harvard en faveur de la demande des travailleurs du bas de l'échelle salariale pour des minima familiaux (the living wage campaign).

  80. En 1965, la gauche démocratique se divisa autour de la guerre du Vietnam après le divorce entre la jeunesse socialiste, le SDS, et l'organisation socialiste adulte, le SP.Cette brèche entre générations a donné naissance non seulement á la "nouvelle gauche" (New Left), mais aussi au mouvement des néo-conservateurs dont une grande partie est composée d'anciens socialistes.

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