Le Débat Stratégique Nº47 -- Novembre 1999
Deux stratégies conservatrices à Washington :
s'engager pour bloquer ou
s'isoler pour mieux se défendre
Par John Mason
Depuis le vote du Sénat américain
du 11 octobre, refusant à la quasi-unanimité de la majorité républicaine la
ratification du Traité d'interdiction des essais nucléaires, l'inquiétude
s'accroît dans les capitales, mais aussi à Washington, quant à l'orientation
future de la politique étrangère des Etats-Unis. Jesse Helms et d'autres
sénateurs conservateurs souhaitent bloquer complètement la participation
américaine au Global Monitoring System pour court-circuiter toute application
ultérieure du Traité. En même temps, l'aide aux pays étrangers, le budget du
Département d'Etat et le vote des ressources nécessaires au paiement de la dette
des Etats-Unis vis-à-vis de l'ONU sont devenus des enjeux d'affrontement entre
la Maison-Blanche et les chefs de la majorité républicaine. A défaut d'un accord
rapide, les Etats-Unis s'exposent à perdre leur droit de vote à l'Assemblée
générale pour non-paiements d'arriérés. Le défaut d'entretien minimum des
infrastructures du siège même des Nations unies (toiture, escaliers, système
anti-incendie...) prouve le mépris d'une partie des responsables politiques pour
le symbole wilsonien d'un engagement pour une sécurité collective.
Après
l'échec de la campagne d'impeachment qui a suivi le monicagate la politique
étrangère des Etats-Unis a été prise en otage dans la guerre entre la présidence
Clinton affaiblie et les conservateurs aigris du Congrès. Au printemps 1999, ces
derniers avaient menacé de refuser le déploiement de troupes au sol dans le
cadre de la KFOR, alors même que les pilotes américains étaient en mission
au-dessus du Kosovo. Si les votes anti-guerre des "colombes" conservateurs n'ont
mené à rien, ils ont cependant contribué à persuader une partie de l'opinion
publique que la reddition de Milosevic n'était pas une vraie victoire
américaine.
Les retombées du rejet des Traités
Les
manœuvres politiques à Washington autour du CTBT ont eu un goût particulièrement
amer dans les autres capitales nucléaires, Paris, Moscou et Pékin, d'autant plus
qu'elles ont coïncidé avec deux essais anti-missiles réussis : l'un par les
Américains en octobre, le second par les Israéliens en novembre. Ces succès ont
rendu plus plausibles et importantes les propositions de l'Administration
Clinton à Moscou de renégocier le Traité de 1972 sur les ABM. Ce vote et les
essais suggèrent qu'une importante fraction de l'élite de la politique étrangère
américaine soit favorable à une attitude nationalo-technique comme réponse à la
prolifération des armes de destruction massive et de missiles à moyenne portée
par des puissances telles que l'Inde et le Pakistan, et qu'elle abandonne une
approche multilatérale et collective de ces questions.
La solution
proposée - l'installation d'un bouclier "IDS" - a pourtant le double désavantage
d'être à la fois vulnérable à des contre-mesures et de réduire la crédibilité
des forces nucléaires de dissuasion des pays avec lesquels les Etats-Unis sont
alliés ou en paix. Une politique américaine rompant avec les traités interdisant
le développement des anti-missiles relancerait non seulement les recherches
nucléaires, mais aussi une redéfinition des postures russe, chinoise et
peut-être française (voir discours de Jospin à l'IHEDN). Bien que les arguments
techniques contre les déploiements ABM soient bien connus aux Etats-Unis, ils
perdent du terrain face à la croyance fondamentale des conservateurs américains
selon laquelle il est plus sûr de s'en remettre à des moyens techniques pour
résoudre les problèmes politiques qu'à des institutions gouvernementales. La
méfiance à l'égard de ces dernières, et vis-à-vis de "l'Etat" en général,
commence avec celle envers les élites politiques américaines elles-mêmes, avant
d'englober toutes les autres.
Ce tournant néo-isolationniste de la
direction républicaine a été confirmé par le vote anti-CTBT, mais aussi par le
soutien qu'il a reçu des deux principaux candidats à la présidence : le
gouverneur du Texas George Bush et celui de l'Arizona John Mac Cain, ainsi que
de leurs conseillers en politique étrangère dont Henry Kissinger. Cette
évolution a été accompagné d'un mépris affiché pour les institutions
internationales, de l'ONU à la Banque mondiale, tout autant que pour les alliés
européens. Après le sketch ironique de Jesse Helms durant le débat sénatorial
sur le CTBT mélangeant Clinton Blair et Monica, et le commentaire de Dick Armey,
chef de file de la majorité sénatoriale, selon lequel il "était allé une fois en
Europe, et que ça lui avait suffi !", il apparaît que les politiciens
conservateurs jouent avec la culture politique des isolationnistes endurcis de
leur base.
En réalité, si on laisse de côté les considérations
partisanes, on peut se demander si les élites républicaines peuvent être
qualifiées de "néo-isolationnistes". La plupart des conseillers les plus proches
de Busch et de Mac Cain peuvent être qualifiés de "néo-réalistes", d'adeptes de
la "machtpolitik" plus encore que d'un simple désengagement. Le seul véritable
porte-parole d'un retour à la position classique de non-engagement est le très
communiquant Patrick Buchanan. Chéri par les réseaux médiatiques qui organisent
grâce à lui des controverses télévisées sources d'audience, Buchanan proclame à
la fois la primauté américaine et la nécessité du protectionnisme commercial.
Catholique autoritaire, il est la face américaine du "souverainisme républicain"
à la française. Il a dû abandonner la nomination républicaine pour la présidence
et a quitté le parti le 25 octobre pour se présenter à l'investiture
présidentielle au sein du parti de Ross Perot. Même s'il n'a aucun espoir de
l'emporter, sa campagne pourrait largement peser sur les thèmes de la
présidentielle de 2000. Il met la question de la "surextension impériale"
américaine au centre de sa campagne - menaçant de faire de l'élargissement de
l'OTAN et des engagements de défense américains un vrai débat. Ensuite, avec sa
capacité potentielle d'attirer plus de 10 % des votes, il peut faire de la
présidentielle une compétition à trois, quitte à donner au candidat démocrate
une chance de l'emporter.
La politique étrangère comme
enjeu
La condamnation de l'unilatéralisme républicain au Congrès a
été réfuté par le président Clinton, Madeleine Albright et Strote Talbott,
critiquant le "néo-isolationnisme" républicain. Les Européens se sont aussi
alarmés des volontés de rejet. Avant le débat au Congrès, Blair, Chirac et
Schröder, dans un texte commun, avaient demandé aux parlementaires américains,
avec le soutien du National Security Council, de ne pas remettre en cause les
Traités. Résultat : Jesse Helms a crié à l'ingérence, et aujourd'hui Chirac et
Jospin n'ont plus qu'à regretter ces dangereuses orientations. Du coup, "la
défense de nos engagements globaux" est devenu un thème essentiel de la campagne
démocrate et la critique du vote anti-CTBT une plate-forme commune, un cri de
ralliement politique transnational pour des agendas politiques et diplomatiques
différents, à Washington comme en Europe ou à Moscou.
John Mason
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©CIRPES -- Dernière mise a
jour : Mardi 11 janvier 2000
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