Le Débat Stratégique Nº40 -- Septembre 1998
Les effets internationaux de la crise de politique intérieure
américaine
Par John Mason
La crise politique
américaine risque d'être longue. En tout état de cause, voilà plus d'un an que
la vie politique - ou du moins le poids de la présidence - est handicapée par
les affaires successives.
Pour l'avenir proche, une échéance
fondamentale sera celle des élections du 3 novembre prochain. Certes les
sondages montrent une lassitude de l'opinion vis-à-vis du déballage organisé par
K. Starr. Mais cela conforte une désaffection vis-à-vis de la politique, qui se
traduira par un abstentionnisme électoral accru dont les démocrates feront
vraisemblablement les frais.
Les républicains, beaucoup plus aptes à
mobiliser un électorat conservateur intransigeant, ont de fortes chances
d'accroître leur majorité au Sénat. Avec plus de 60 sénateurs ils contrôlent
l'organisation des débats et pourraient empêcher par des discours fleuves
l'adoption de toute décision, paralysant l'activité de l'administration et de la
présidence. Ceci est le scénario le plus probable, sauf mobilisation soudaine
des électeurs démocrates.
S'ils choisissent une porte de sortie, en
revanche, la solution le plus couramment évoquée serait le vote de la censure du
président, utilisée une fois en 1832 contre Jackson, ce qui risque d'avoir des
conséquences sur l'image du président ou sur sa psychologie mais théoriquement
pas sur sa capacité décisionnelle potentielle.
Dans tous les cas de
figures, cependant, c'est à une forte diminution du pouvoir présidentiel qu'on
aboutit au profit du Congrès. Ce retour à un système où la présidence n'est
qu'un contre-pouvoir face au Congrès, ne ferait que conforter une évolution déjà
sensible. Le refus de voter les crédits demandés par l'administration a déjà des
conséquences paralysantes.
Globalement, le pouvoir de décision échappe
donc au processus électoral au profit de l'opposition, des juges et des
médias.
Les démocrates ont perdu leur majorité au Congrès détenue de 1956
à 1994, date à laquelle Grengrich a rassemblé dans la majorité républicaine un
noyau dur de 77 à 80 députés ultra-conservateurs. Mais Clinton les a frustrés
pendant quatre ans de leur victoire.
On ne peut dire que le
vice-président Gore pourrait se substituer à Clinton puisqu'il est lui-même
soumis à une enquête concernant les financements occultes du parti démocrate, et
notamment dans le cadre de la "filière chinoise". Mais cette piste peut tourner
court puisque les deux partis ont sans doute été aidés.
L'impact sur
le système politique intérieur
Ces transformations constituent un
changement profond de la géographie politique des EU. Il s'agit presque d'un
combat entre sudistes, qui sont devenus républicains alors qu'ils étaient
traditionnellement démocrates, tandis que les bases républicaines du centre et
du nord-est des EU passent aux démocrates. Mais le résultat global donne une
politique dominée par les conceptions de provinciaux extrémistes. Ainsi Clinton
a confessé publiquement ses péchés lors d'un "petit déjeuner national de prière"
à la Maison blanche, retransmis par télévision.
A côté du pouvoir des
parlementaires, s'est développé celui des juges. Mais surtout celui des juges
"républicains", à la suite d'une longue pénétration des institutions.
L'institution des procureurs indépendants date de 1973, c'est-à-dire du
Watergate, durant lequel Nixon avait destitué le juge de son administration
chargé de l'enquête. Certes on pourrait réformer les pouvoirs de cette
institution que beaucoup s'accordent à trouver aujourd'hui excessifs ; mais cela
ne peut se faire qu'après le déroulement des affaires en cours. Pour l'instant
on a donc une multiplication des procédures de révélation, d'enquêtes et de
procès.
Le pouvoir des médias s'accroît en même temps que l'utilisation
accélérée des informations sans que soient prises en compte les conséquences de
cette utilisation.
Enfin cette situation peut provoquer, face à
l'immobilisme du pouvoir exécutif, un accroissement du pouvoir des
fonctionnaires, notamment des grandes agences fédérales, du Pentagone, du Trésor
et de la Banque fédérale dirigée par Alan Greespan.
On peut parler sinon
d'un putsch, du moins d'un coup de force parlementaire contre le pouvoir
présidentiel.
Conséquences sur la politique extérieure des
EU
L'affaiblissement du pouvoir présidentiel est inévitable. La
présidence "impériale" issue de la guerre froide, qui justifiait un exécutif
fort et un président chef des armées a perdu beaucoup de sa légitimité par
"déficit d'adversaire". Cela déstabilise les institutions et nous renvoie vers
les structures du XIXe siècle ou le président n'est qu'un pouvoir parmi
d'autres. Le pouvoir présidentiel pendant cette crise est devenu un pouvoir
"Potemkine". Mais pour combien de temps ?
Une marginalisation par les EU
des instances internationales se développe. Le sénateur Jessie Helms refuse de
voter les fonds nécessaires aux sommes dues par les EU à l'ONU (1,5 milliard de
$) avant d'avoir obtenu de ramener la cotisation américaine de 25 % à 20 % mais
en conservant le même droit de vote, au Conseil de sécurité, et surtout la
suppression de plusieurs agences américaines l'Agence du désarmement (ACDA),
l'agence d'information des EU (USIA). Selon l'article XIX, l'Assemblée générale
de l'ONU devrait dès janvier supprimer le droit de vote des EU à l'Assemblée
générale en raison de deux ans d'arriérés de paiement. Ce qui les introduirait
dans le même club que le Liberia, le Congo et l'Afghanistan. Cette situation
affaiblirait la légitimité des EU ou peut-être celle de l'Assemblée générale
elle-même, conforme aux objectifs des plus conservateurs ; les EU conservant
leur poids au Conseil de sécurité. Cette évolution contrarierait le statut du
Département d'Etat, des diplomates et même de New York comme ville diplomatique.
Dans l'instance internationale.
Autre exemple : l'ambassadeur américain à
l'ONU, M. Holebrooke ne peut exercer sa fonction car il est lui-même soumis à
une enquête qui peut durer des mois encore.
Au FMI, les EU doivent 3
milliards (sur un budget de 18 milliards). Il y a donc très peu de préoccupation
en termes de sauvetage de l'économie mondiale, la personnalité fondamentale
étant devenu non le président des EU mais celui de la FED, qui seul importe aux
financiers et aux bourses.
Au Moyen-Orient, cette situation provoque un
blocage des instances de décision.
Cette situation peut être considérée
comme une preuve de la volonté d'une partie des politiciens conservateurs de se
passer de la légitimation d'instances internationales pour agir directement.
Mais cette attitude rejaillirait sur la légitimité globale de leurs
actions.
Au cas où les EU s'absenteraient ainsi de la scène mondiale, il
faudra reprendre la formule de V. Hugo "France ! que le monde sera seul sans
toi" en s'inquiétant "Etats-Unis ! que le monde sera seul sans vous !".
John Mason
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©CIRPES -- Dernière mise a
jour : Vendredi 16 avril 1999
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