Le Débat Stratégique Nº52 -- Septembre 2000
Les tendances contradictoires de la politique étrangère des E.U.
Par John Mason
Cet article développe les
aspects stratégiques d'un entretien réalisé par la revue Esprit et publié dans
sa livraison d'octobre 2000
Face à l'idée qu'il existerait une
stratégie intégrée globale des E.U, concernant la géostratégie, l'économie,
etc., le débat électoral révèle plutôt des stratégies concurrentes, appuyées sur
des appareils et des groupes d'intérêts différents.
Oligarchie
renforcée, érosion démocratique, pouvoir civil affaibli
Une crise de
légitimité touche globalement le pouvoir politique, liée à la tendance
oligarchique d'un système marqué par des campagnes électorales impliquant de
petites équipes d'experts, vendus au plus offrant, d'où des besoins financiers
grandissants et finalement une faible participation. Comme l'opinion manifeste
sa désaffection pour la plupart des institutions publiques à l'exception de
l'armée, les élites politiques et militaires sont d'une extrême prudence pour
son implication à l' extérieur. De plus, le consensus bi-partisan sur la
politique étrangère s'est érodé en ce qui concerne le libre échange et l'usage
de force militaire. Mais si les politiques s'opposent sur la politique
étrangère, les militaires sont devenus plus actifs dans sa définition comme dans
son application. Ils apparaissent comme les détenteurs de la cohérence
doctrinale et, depuis le Viêt-Nam, se sont préparés à cette situation.
De nombreux officiers sont détachés dans des organismes publics et ont
pris l'habitude de négocier avec les autorités civiles. Traditionnellement
conservateurs, ils étaient jusqu'à présent apolitiques (non-partisans). Ils
s'identifient aujourd'hui au parti Républicain1. Certains n'ont pas
hésité à manifester leur mépris pour Clinton et prétendent incarner les valeurs
nationales face à une société civile décadente. Ils entretiennent un sentiment
de supériorité vis-à-vis des autorités civiles et recherchent un droit de
concilium, où le souverain féodal avait l'obligation de recueillir et d'écouter
les avis des ses vassaux. La délégitimation de l'autorité politique leur permet
de peser sur les prises de décisions2.
Souverainistes
contre Internationalistes
On distingue chez les conservateurs et
chez les progressistes, quatre familles opposées. Deux familles
néo-isolationnistes d'opposants à l'interventionnisme soit géostratégique, soit
économique (critique de la mondialisation), avec une variante de droite et une
variante de gauche, " anti-impérialiste ". En face, deux familles
d'internationalistes : des conservateurs néoréalistes et des progressistes
réformistes, qui rejoignent certains gouvernements européens3. D'où
une vue à la fois entre les souverainistes (néo-isolationnistes) américains et
les souverainistes européens, mais aussi entre réformistes américains et
européens.
Les deux courants souverainistes jouent un rôle important
dans la campagne présidentielle car les deux représentants de ces courants (P.
Buchanan et R. Nader) participent, en tant que minoritaires, au débat général.
Ces " souverainistes " anti-OMC et anti-Otan, de gauche comme de droite,
ont manifesté ensemble à Seattle. Les anti-Otan s'accordaient dans l'opposition
à l' intervention au Kosovo, comme déjà à propos de la Bosnie. A droite, le
médiatique Buchanan est lié à C. Layne du CATO Institute4, l'institut
de réflexion du parti libertarien. Les libertariens ont eu un rôle dans le parti
Républicain mais leur projet géopolitique n'a jamais été pris en compte par les
élites de ce parti. La contradiction entre isolationnisme et ultra-libéralisme
se résout dans le rejet de la militarisation de la politique étrangère et des
organismes internationaux, ONU, FMI, Banque mondiale…
Ces thèmes
trouvent un écho dans les milieux conservateurs : les Représentants républicains
ont refusé de voter la campagne au Kosovo et tenté de limiter à trois mois la
participation des forces US à la Kfor. Le rejet massif des conservateurs
républicains du traité TNP en automne 1999 et leur soutien au déploiement
immédiat du système antimissile montrent qu'une importante fraction de l'élite
de la politique étrangère est favorable à une attitude nationalo-technique face
à la prolifération d' armes de destructions massives et de missiles à moyenne
portée, et qu'elle abandonne une approche multilatérale et collective de ces
questions. Les arguments techniques contre les déploiements ABM perdent du
terrain face à l'idée qu'il est plus sûr de s'en remettre à des moyens
technologiques pour résoudre les problèmes politiques qu'à des institutions
intergouvernementales, et à " l'État " en général.
Ces conservateurs
souhaitent relire les engagements internationaux et les traités de défense
bi-latéraux conclus avec trop d'États, retourner à la diplomatie unilatéraliste
du XIXè siècle. Nouer des coalitions ad hoc mais se retirer de toute alliance
permanente et ne pas élargir celles qui existent (refus de l'ouverture de l'
Otan). Le retrait des armées US d'outre-mer, le déploiement du bouclier
anti-missile permettraient le contrôle des frontières. Ce programme de
forteresse séduit l'opinion5.
A gauche,
anti-interventionnistes tels que N. Chomsky, et anti-impérialistes, condamnent
le " nouvel humanisme militaire " de Clinton et Albright et demandent le retrait
des armées US d'outremer. Les officiers en retraite et antimilitaristes du
Center for Defense Information proposent une réduction de moitié des forces
armées et la réorganisation de la défense autour d'un système de réserve. Cette
mouvance est également hostile à l'élargissement de l'Otan et plaide pour un
réarmement des européens et du Japon. Ce thème séduit une gauche pour qui les
E-U " superpuissance indispensable " empêchent la résolution des conflits par
leur ingérence constante et leur " droit " de veto sur la prise des décisions
par l'ONU. Tout le monde se porterait mieux avec une Amérique plus modeste, un
profil international réduit et normalisé et moins d'interventions.
Les Internationalistes
En face, le discours libéral
républicain majoritaire est partagé par certains démocrates. Il y a un refus de
" l'humanisme militaire " de Clinton, perçu comme un gaspillage des ressources.
L'armée américaine n'est pas le SAMU mondial, mais il faut renforcer le
leadership US afin de garantir le libre commerce, qui, sans une puissance
mondiale prédominante, serait livré au désordre, aux guerres locales… Les E.U.
doivent accepter la police mondiale, renforcer les alliances avec l'Europe et le
Japon, concentrer les relations extérieures avec les puissances régionales
importantes (Russie, Chine, Inde, Brésil), augmenter le budget militaire,
déployer le bouclier anti-missiles, suspendre les interventions humanitaires
mais rester dans les institutions internationales pour les gérer et, si
nécessaire, les bloquer. On retrouve dans cette menace du veto la méfiance
vis-à-vis des organismes internationaux commune à tous les
conservateurs.
La tendance de gauche plaide le retour au multilatéralisme
délibéré (affirmative multilateralism) du premier mandat de Clinton, un rôle
plus modeste en termes géostratégique mais une diplomatie plus active. Il faut
se considérer comme un partenaire et non plus un leader. Une politique étrangère
négociée avec les partenaires suppose des concessions et un accord sur des
processus de décisions internationales, un retour à l'ONU, la ratification et
l'application des conventions internationales sur les droits humains et sociaux.
En ce qui concerne les options militaires, cela signifie une grande prudence
devant le projet de bouclier anti-missile et une volonté de poursuite du
contrôle et de la réduction des armements nucléaires.
Si le système
politique américain s'oriente vers un certain multi-partisme, en dépit de tous
les obstacles légaux et constitutionnels, ces quadruples orientations ne
semblent pas faire une stratégie unifiée !
John Mason
1 Sur la politisation du
corps d'officiers voir le sondage " Project on the Gap between the Military
Civilian Society ". Peter Feaver et Richard Kohn, " The Gap : Soldiers,
Civilians and their mutual misunderstanding ", The National Interest, No 61,
Automne 2000, p. 32.
2 Eliot Cohen, " Why the Gap Matters ", The National
Interest, No 61, Automne 2000, p. 42-44.
3 Cette convergence idéologique
s'est exprimée dans les rencontres tenus entre Clinton, Blair, Schroder et
d'Alema autour des thèmes du " gouvernance progressiste " et la recherche "
d'une troisième voie ".
4 Layne a collaboré avec Buchanan dans la
polémique contre la politique étrangère, A Republic Not an Empire, Regnery
Publishing, 1999.
5 Voir le sondage, " America and the World " du Chicago
Council on Foreign Relations, automne 1998.
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©CIRPES
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