Le Débat Stratégique Nº62 -- Mai 2002

Pour et contre la guerre en Irak

Par John Grouard Mason


Pour C. Rice, directrice du National Security Agency, le 11 septembre ouvre un moment " de transformation " où un re-alignement diplomatique devint pensable, en commençant par l'intégration de la Russie dans la coalition occidentale et en passant à la reconstruction politique des régimes Arabes et Iranien[1]. Pour les stratèges néo-conservateurs, la " victoire " en Afghanistan offre un modèle de la guerre future où les Etats-Unis pourraient s'émanciper à la fois de la contrainte de l'opinion publique et extérieurement des institutions internationales et des alliances qui ont trop souvent gêné son action militaire.
Vu de Washington, la cote d'approbation pour la politique antiterroriste reste supérieure à 70 %. Le 11 septembre marque la fin du " syndrome du Vietnam " et des réticences des élites civiles et militaires de la période clintonienne face à une opinion censée être " allergique " aux pertes militaires[2]. Les sondages ont persuadé l'administration Bush que le public était prêt à accepter des pertes importantes (au-dessus de 30000 hommes dans une campagne contre l'Irak[3]) si elles étaient le prix de la lutte contre le terrorisme mondial[4].
Enfin, une évolution marquerait la culture de l'armée de terre, les officiers acceptant plus facilement de s'engager dans les batailles terrestres agressives et risquées - telles que l'" Opération Anaconda " dans le Hindou Kusch. Ce serait la fin de la " Doctrine Powell " où tout projet d'une projection de force se heurtait de la part du Pentagone à un niveau de " protection des forces " très élevé, et ou l'armée de terre hésitait devant les déploiements outremer comme en Bosnie et au Kosovo[5]. Depuis le Vietnam, les militaires étaient conscients de l'importance de la légitimité internationale et résistaient à des politiques trop " va-t-en guerre " et à l'intérieur ne voulaient pas ruiner leur légitimité avec des guerres ratées. Ces barrages intérieurs à l'action militaire auraient sauté avec les 3051 morts civils américains et autres de septembre.

La décision de faire la guerre contre l'Irak est-elle prise ?

Selon les sources britanniques[6], M. Blair a rencontré M. Bush à Crawford en avril pour tenter de repousser le projet d'une guerre contre Saddam et concentrer l'attention diplomatique américaine sur Israël/Palestine. Les pressions britanniques et surtout saoudiennes (qui ont renforcé la position de M. Powell au sein des conseils de l'administration) ont fini par accroître les contradictions de la diplomatie " bi-polaire " d'un Bush pris dans le duel Powell-Rumsfeld.
Mais la faction néo-conservatrice de l'administration continue à focaliser la prochaine phase de " la guerre contre le terrorisme " sur une campagne contre l'Irak. Des néo-conservateurs comme Paul Wolfowitz, (secrétaire adjoint à la défense) dominent au sein de l'équipe de Rumsfeld[7]. Selon un responsable du Département d'Etat : " Ces types sont implacables. Leur résister est futile[8] ". Bush déclare avant son sommet avec Premier Ministre Blair à Crawford Texas : " Je suis décidé au départ de Saddam[9] ". M. Blair apporte un soutien mitigé : " La position du gouvernement britannique a toujours été que l'Irak se portera beaucoup mieux sans M. Hussein[10] ".
Cette campagne serait réalisée avec le soutien d'une " coalition of the willing ", une coalition ad hoc des Etats " de bonne volonté ", au lieu de dépendre du soutien des membres de l'OTAN ou de l'approbation de l'ONU. Bush rejette les points de vue européens comme des " weak-kneed wimps ", des lâches mous, et regarde notamment les Français plus comme un adversaire diplomatique qu'un allié fiable[11]. Etant donné l'écart croissant entre les capacités militaires de l'Amérique et de l'Europe, (les dépenses militaires des Etats-Unis égalent le total des budgets militaires des sept puissances militaires les plus importantes[12]), les analystes américains se demandent si une armée européenne (à part l'armée anglaise) pourrait apporter une contribution utile. Si les armées européennes valent si peu pour faire une guerre moderne (au delà des opérations du maintien de la paix), leur participation ne vaut pas le coût de leur ingérence politique (et surtout celle des Français)[13]. Mieux vaut faire la guerre seul ou avec l'aide des cousins Anglo-Saxons[14].

Trois scénarios de guerre

A la question : " Avez-vous des plans pour une campagne contre l'Irak ? ", le président répond : " Pas sur mon bureau ". Mais ils sont dans son placard.
La campagne viserait dans un premier temps l'occupation des gisements pétroliers au Sud de l'Irak et la protection de l'enclave kurde au Nord, avant de tenter le renversement du régime baathiste[15]. Elle pourrait commencer dès l'hiver 2003, si les événements en Israël, l'Afghanistan, ou le Pakistan ne retardent rien. Pourtant, battre les armées irakiennes est un défi autre que celui des Taliban en Afghanistan. L'armée irakienne est dix fois plus importante (450000) que les forces combattantes des Taliban/Al Queda (45000).
Trois scénarios opérationnels dominent :
Le modèle " Powell ", préféré par les éléments les plus classiques de l'Armée de Terre, consiste à déployer environ 250000 hommes, dans un " Desert Storm, le retour "[16]. Selon Daniel Byman, ce modèle est basé sur une estimation pessimiste des forces irakiennes et l'idée que les unités spéciales de la Garde Républicaine vont combattre durement, notamment à Bagdad, ce qui implique dégâts et pertes civiles importants[17]. Outre l'impact sur l'opinion d'une telle bataille, comment faire cela sans coalition d'appui ? D'où partir, puisque l'Arabie Saoudite est réticente et les autres insuffisants. De Turquie ? Les stocks de munitions précises doivent être reconstitués[18], il faudrait attendre quelques mois, de préférence après les élections allemandes. Ces réserves traduisent en fait les réticences des tenants de cette option classique.
Le modèle rapide " RMA " s'appuie sur environ 15000 hommes, avec le concept d'une brigade inter-armes de close-combat, qui se déplaceraient dans des véhicules blindés et aideraient les alliés politiques sur place à renverser le régime. Copié sur le modèle afghan, il s'appuierait sur les Kurdes au Nord et les chiites au sud. Le régime de Saddam ne serait qu'une forteresse vide, la décomposition des forces irakiennes très avancée, et le peuple irakien et des éléments de l'armée n'attendent qu'une intervention des forces extérieures. Basé sur les renseignements kurdes, il prévoit une campagne aérienne éclair, suivi d'une reddition rapide. Selon un colonel des chars passé aux Kurdes, " S'il y a une frappe américaine, il n'y aura personne pour résister[19] ". Ces rapports sont pris très au sérieux par le Vice-président Cheney, et la faction " afghane " parmi les conseillers, dont Rumsfeld et Richard Perle[20].
Dans une troisième variante, une campagne aérienne suffira, une variante de la guerre spatiale chère à la Rumsfeld, fondée cette fois sur des moyens technologiques de destruction à base de missiles, satellites et pourquoi pas des moyens nucléaires réduits [21] ?

Quelques questions gênantes

Dans tous les scénarios, s'il faut se battre, les armées américaines veulent un " blitzkrieg ". Ce qui implique une frappe sur les intérêts vitaux de l'adversaire, afin de le décapiter rapidement. Mais ces frappes " tactiques " selon les E.U seront vécues alors comme " stratégiques " par l'Irak. D'où la tentation d'une frappe préemptive. La RMA risque ainsi de conduire l'adversaire à choisir l'escalade pour qu'une attaque massive provoque un choc dans la population américaine, conduisant à un retrait. Si Saddam possède les armes de destruction massive dont on l'accuse, la stratégie américaine risque de provoquer le mal qu'elle cherche à refouler[22].
Par ailleurs, la guerre israélo-palestinienne rappelle que le projet de guerre américaine n'est pas le seul, et que le discours maximaliste peut être repris par d'autres pour servir leurs buts. Le Jerusalem Post titrait l'automne passé, " M. Bush, Notre guerre prend priorité sur la votre ". (Mr. Bush, Our War comes First !). La campagne antiterroriste américaine a servi M. Sharon de couverture pour son propre projet contre l'autorité palestinienne[23] ou le gouvernement Indien en ce qui concerne le terrorisme islamiste au Cachemire.
Les E.U cherchent à quitter l'Afghanistan et à redéployer leurs forces pour la prochaine guerre, bien que rien ne soit fini. Les forces Taliban/Al Queda ont commencé des opérations guérillas de basse intensité. Elles mettent en péril le nouveau gouvernement afghan et les soldats étrangers qui le protégent à Kaboul. En même temps, l'infanterie légère américaine, la 10è division de montagne, ont eu une performance décevante pendant l'opération Anaconda[24]. Le Pentagone a dû faire appel aux Anglais et ajouter quelques 1700 spécialistes pour conclure les opérations. Les opérations anti-guérilla risquent d'impliquer les forces anglo-américaines pour un bon moment.
Reste le problème de la gestion de l'opinion devant ces projets de guerre sans fin. Il n'y a pas d'enthousiasme pour la politique d'affrontement aux Etats-Unis. Si l'opinion appuie l'idée qu'il fallait réagir par la force après le 11 septembre, et approuve les opérations décidées, seules des preuves convaincantes de la participation des Irakiens dans les attentats de Al Queda provoqueraient un soutien massif. Mais ces preuves là n'existent pas. En même temps, l'opinion n'aime pas que les Etats-Unis fassent cavaliers seuls quand il s'agit de scénarios guerriers[25]. Pourtant ces derniers sont considérés comme nécessaires par les faucons de l'entourage présidentiel. Ceux-ci souhaitent des frappes préventives, insistent sur les risques liés à la prolifération des missiles et minimisent toutes les solutions non-militaires. Mais face à l'opinion intérieure, tout comme à l'extérieur, un casus belli crédible manque toujours.


John Grouard Mason
University of New Jersey


[1] Nicholas Lemann's article, " The New World Order " The New Yorker, 01-04-02, p. 3, www.newyorker.com/printable/?fact/02401fa_FACT1.
[2] Ole Holsti, " A widening Gap between the US Military and Civilian Society " APSA Paper, Washington D. C., septembre 2000.
[3] Lemann, ibid, p. 3.
[4] Holsti op cit.
[5] Lawrence Kaplan, " Ground Troops Revisited " The New Republic, 25-03-02, p. 24-25.
[6] Ewen MacAskill, " New Line Heartens Blair " The Guardian, London, 05-04- 5,02.
[7] Julian Borger, " Washington Hawks get power boost " The Guardian, London, 17-12 17, 2001, www.guardian.co.uk/Print/0,3858,4321098,00.html.
[8] Lemann, ibid, p. 7.
[9] Kamal Ahmed, " Blair to back US War on Iraq " The Observer, London, 07- 04-02.
[10] l'avis editorial de The Guardian, " Blair gets engaged : but his foreign policy comes at price ", 08-04-02.
[11] Actuellement, il y a une campagne anti-francaise assez importante dans les médias.
[12] " Pentagon in a league of its own " International Herald Tribune, 03-02-02.
[13] See for instance, " Emerging Bush Doctrine Reshaping U.S. Strategy, STRATFOR",25-02-02,p.3, www.stratfor.com/standard/analysis_print.php?ID=203273.And " The European Military Mirage " STRATFOR, 5-02-02, p. 1 - 2, www.stratfor.com/standard/analysis_print.php?ID=203063.
[14] Kamal Ahmed, Jason Burke and Peter Beaumont, " Bush wants 25,000 UK Iraq force " The Observer, 10-03-02, www.observer.co.uk./Print?0,3858,4371596,00.html.
[15] Lemann, ibid, p. 6
[16] Nicolas Lemann's conversation with Kenneth Pollack of the NSC, ibid, p. 6.
[17] Daniel Byman, " Get ready for a nasty war in Iraq " International Herald Tribune, 11-03-02, http://www.iht.com/.
[18] Paul Rogers, " The widening possibility of war " Open Democracy, 03-04-02, p. 2. http://www.opendemocracy.net/.
[19] Scott Peterson, " An Uneasy Iraq awaits US Move " Christian Science Monitor, 25-03-02, www.csmonitor.com/2002/0325/p01s03-wome.htm.
[20] Peter Beaumont, Kamal Ahmed and Edward Helmore, " Should we go to war against Saddam " The Observer, 17-03-02, www.observer.co.uk/Print/0,3858,4375878.00.html.
[21] Gregg Easterbrook, " Smart Bomb " The New Republic, 25-02-02, p. 21-23.
[22] Beaumont, Ahmed and Helmore, op cit.
[23] Martin Van Creveld, " Sharon plan is to drive the Palestinians across the Jordan " The Electronic Telegraph, London, 28-03-02.
[24] Jason Vest on the operational deficiencies of the 10th Mountain Division, " Trouble at High Levels " The American Prospect, Vol.13, No 7, le 08-04-02, Pages 15-17.
[25] American public opinion & U.S. foreign policy : Findings in summary, The Chicago Council on Foreign Relations,14-03-02, www.ccfr.org/publications/opinion.html.



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